D’après la conférence de Denise Murell le 31 mai 2019.

La chercheuse en histoire de l’art, Denise Murrell d’origine afro-américaine, est partie d’un constat : des modèles noirs sont présents dans la peinture, mais on ne les remarque pas. En particulier, on ne connaît pas leurs noms. A force de compulser les archives des peintres, elle a pu identifier des prénoms. C’est ainsi que l’on sait maintenant que la servante noire dans l’Olympia de Manet se prénomme Laure. On apprend aussi que le chat noir dans le tableau est plus souvent étudié que la figure de la servante. L’interrogation de Denise Murrell a donné lieu à une première exposition sur le modèle noir à New York. Celle-ci, enrichie, s’est déplacée au musée d’Orsay (26 mars – 21 juillet 2019)
Trois idées fortes : L’exposition affirme l’identité des modèle noirs, et avec eux, l’identité de toutes les personnes de couleur, invisibilisées dans les sociétés occidentale. Elle explique les oeuvres à travers une autre lecture de l’Histoire de l’art – « l’art doit retrouver la beauté de ce que les préjugés ont recouvert» Alain Locke. Elle met en lumière l’évolution des représentations : ambivalence de la nouvelle peinture ; engagement du courant artistique, la Renaissance de Harlem ; subversion de la peinture. contemporaine.
Quelques exemples :

Ambivalence

L’Olympia de Manet (1801) trahit l’ambivalence d’une époque : d’une part le visage – et donc l’identité – de la servante noire disparait sur fond obscur, mais paradoxalement, elle est au centre du tableau. Présent et massif, son corps habillé de blanc apparait encore plus blanc que la peau de l’Olympia. Servante et donc rémunérée, elle est en situation professionnelle, elle a une place définie dans la société.
Madeleine (peinture anciennement nommée portrait d’une négresse) de Marie Guillemine Benoist, (1800). Du modèle assis de trois quart et coiffé d’un foulard, se dégage une attitude souveraine. Madeleine regarde tranquillement le spectateur droit dans les yeux. Mais sa poitrine dénudée conforte l’idée de la femme exotique érotisée.

Engagement des peintres
La peinture est représentée selon des critères inter-raciaux

Jeanne Duval, par Manet, 1862. Dans une immense robe blanche, la jeune haïtienne offre un portrait où se conjuguent sans heurt la couleur de la peau et tout ce qui évoque les codes bourgeois parisiens : le vêtement omniprésent, la posture allongée, le décor chargé. De plus, Jeanne qui tend sous sa robe une jambe paralysée dont le pied apparaît sous la jupe, revendique sa subjectivité de personne atteinte par la maladie et qui l’assume.

Elle décrit une personne, indépendante.

Femme aux pivoines, Bazille, 1870. La marchande de fleurs à l’allure exotique, coiffée d’un foulard et robe ample, est montrée dans toute son indépendance. Elle gagne sa vie difficilement, mais elle est maîtresse d’elle-même, occupant tout l’espace.

Portrait d’une négresse, d’Elisabeth Colomba, 2018. La peintresse est d’origine martiniquaise. Elle reprend l’expression de Manet « une très belle négresse » parlant de Laure. La peinture montre le modèle de Manet en costume du XIXe siècle, pleine d’entrain, marchant dans les rues de Paris d’un pas joyeux pour se rendre à l’atelier du peintre. Elle est indépendante, exerce un métier.

Photos de Joséphine Backer, en ceinture de bananes ; en robe Dior, 1951. Joséphine Backer, devenue icône noire du succès des figures de couleur à Paris, joue des stéréotypes en les poussant à l’extrême, celui de l’exotisme, celui de la sophistication. Elle prend le pouvoir sur les images et décide de ce qu’elle veut leur faire dire.

Elle veut sortir de tout racisme.

Anna Washington Derry par Laura Wheel Waring, 1927. La portraitiste afro-américaine issue de la Renaissance de Harlem, (1887 – 1948), représente des figures noires, calmes, empreintes de dignité. Elle s’attache à transmettre ce qu’elle perçoit de leur profondeur d’expérience. L’artiste, également pédagogue, a travaillé à la grande Chaumière à Paris.

Message Subversif
Patwork Quilt de Romare Bearden, 1970. Le thème de l’odalisque est repris mais en inversant la situation. L’odalisque est noire, seule, maîtresse de la situation érotisée.
D’autres artistes s’emploient à inverser exactement les personnages : odalisque noire et servante blanche.
Odalisque, Photographie de Ellen Gallagher, (2005).L’artiste afro américaine détourne une photo de l’atelier de Matisse. A l’origine, on voit Matisse en train de dessiner une odalisque en référence à Manet, père du tableau fondateur, l’Olympia. La photographe a inscrit son propre visage à la place de celui de l’odalisque et a remplacé le visage de Matisse par celui de Freud. L’odalisque regarde fièrement Freud.
Elle est en train de dire : il est temps d’inverser les rôles. Du père de la nouvelle peinture, Manet au père de la psychanalyse, il n’y a qu’un pas. La femme observée observe à son tour et provoque de son regard et à travers le geste interprétatif de la photographe, tous les pères. Les femmes regardent en face le patriarcat et le décodent. Tout est changé : l’odalisque est habillée.
L’art a pour fonction de révéler ce que l’on ne voit pas, la beauté de l’autre en tant qu’autre, une fois son existence mise en lumière. L’Ancien régime ne voyait pas les esclaves, et nous-mêmes sommes esclaves des stéréotypes sans même nous en rendre compte. Comme un miroir, l’art rend visibles nos représentations, et c’est cela qu’il faut décoloniser, nos imaginaires.